Lorsque mon fils Franck est mort-né en 1973, j’ai touché le fond. Je restais toute la journée au lit. Le médecin disait que c’était une déprime. Mais au fond de moi, je n’avais plus envie de vivre. Je n’avais plus d’ovaires, plus d’utérus. J’étais intimement persuadée de ne plus jamais pouvoir avoir d’autre enfant tant la douleur était cinglante. Tout en moi était mort avec mon petit Franck.

Mon mari travaillait à l’usine et, le soir en rentrant, il ne savait pas quoi faire pour m’aider. Je sais qu’il m’aimait mais je pense qu’au fond, il était aussi triste que moi, mais il ne l’exprimait pas. Vous savez, les hommes, à cette époque, ils n’aimaient pas de la même façon. Alors, en sortant de l’usine, il allait au bistrot avec les collègues et souvent, il rentrait bourré. Je ne lui en voulais même pas car je savais qu’il souffrait et que c’était sa façon à lui de conjurer le sort en se bourrant la gueule.

Toujours est-il qu’au bout de quelques jours, ma voisine du dessous, Simone, est venue sonner à ma porte. Il était 8h30 du matin et j’eus un mal fou à m’extirper du lit. En me voyant, elle a écarquillé les yeux. Elle s’est mise à m’engueuler. En découvrant l’état de l’appartement, elle a juré comme un charretier. « Tu ne peux pas vivre dans ce foutoir ! ». Elle est descendue et est revenue vingt minutes plus tard avec un plateau de petit déjeuner pantagruélique. « Maintenant tu manges. Tu n’as pas le droit de te laisser aller comme ça. Penses à ton mari. Pense aux enfants que tu auras, à ta mère. Tu leur dois de rester en vie. Et des enfants, je suis sûre que tu en auras d’autres » m’a-t-elle asséné abruptement. J’ai fondu en larmes. Elle m’a prise dans ses bras, assez furtivement, et elle m’a assise à la table en formica. Doucement, j’ai commencé à picorer.

Pendant ce temps, Simone a ouvert toutes les fenêtres et a commencé à ranger tout ce qui traînait. Chaque fois qu’elle passait derrière moi, elle reluquait l’assiette pour s’assurer que je mangeais. Peu à peu, l’appétit est revenu. Au bout de deux heures, j’avais presque englouti tout le contenu du plateau et Simone, elle, avait fini le ménage. L’appartement était nickel et moi, je sentais les forces revenir. Quand j’y repense : le beurre sur les tartines devait bien faire cinq millimètres d’épaisseur ! Mais peu importe, sa présence me faisait du bien. Savoir que quelqu’un se souciait de moi, que je n’étais plus juste un coeur éteint dans un corps mort qui donnait la mort, me faisait du bien. Peu à peu, la vie reprenait sa place dans l’appartement.

Elle est revenue chaque matin m’apporter mon petit déjeuner et elle préparait le dîner pour le soir. Je n’avais qu’à réchauffer. Mon mari était ravi. Il a commencé à rentrer plus tôt de l’usine. Il n’a jamais rien su du manège de Simone. Mais elle m’a sauvé la vie. Dans un petit HLM de Belfort, une femme un peu rustre mais au coeur gros comme ça m’a redonné le goût de vivre. Et, onze mois plus tard naissait ma petite Angélique, celle qui allait devenir l’aînée de mes trois enfants.
Aujourd’hui encore, j’ai une pensée émue pour Simone car, grâce à elle, à sa bienveillance et ses tartines (!!!), j’ai réussi à remonter la pente, jour après jour. Je l’ai remerciée mille fois, mais ça la mettait mal à l’aise. Je ne lui ai jamais dit qu’elle m’avait sauvé la vie.

Alors, Simone, si tu es quelque part ici-bas, je te remercie du fond du coeur car, grâce à toi, j’ai pu fonder la famille de mes rêves, celle qui m’a apporté joie et bonheur tout au long de ma vie, celle dont je suis si fière aujourd’hui.

J’ai rencontré Colette à Belfort un matin d’automne. Elle habite depuis près de 50 ans au bout du faubourg des Vosges dans le quartier Alsthom (elle a insisté pour que je laisse le « h » à Alsthom en hommage à son mari qui prétendait que ce « h » représentait les hommes, les ouvriers, les travailleurs et, lorsque la direction a décidé de l’enlever « pour les Chinois », ils ont déshumanisé l’entreprise. Avec le recul, je ne peux m’empêcher de penser qu’il avait raison).

Dès la première rencontre, j’ai été profondément touché par l’humilité de cette femme tout simple. Elle, qui sait raconter les évènements (parfois tragiques) qui ont rythmé son existence, avec une étincelle dans le regard, une lueur que rien ne semble pouvoir éteindre. Malgré les épreuves, elle aime la vie. Un jour, je lui ai demandé : « si vous aviez une baguette magique et que vous pouviez changer quelque chose dans votre vie, que feriez-vous ? ». Elle m’a fixé un instant et, malgré les quelques ombres qui ont furtivement traversé son regard, elle m’a simplement répondu : « Rien. Il faut accepter les épreuves que la vie nous inflige. Si on s’en relève, alors on repart ».

PM.

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